DOCUMENTER OU AUGMENTER LE RÉEL : PROJECTIONS ET ANALYSES DE FILMS DOCUMENTAIRES DE CRÉATION - Arts Plastiques / Académie de Normandie

DOCUMENTER OU AUGMENTER LE RÉEL : PROJECTIONS ET ANALYSES DE FILMS DOCUMENTAIRES DE CRÉATION

Dans quelle mesure s’appuyer sur un festival de films documentaires de création permet-il aux enseignants d’aborder et travailler avec les élèves la question "documenter ou augmenter le réel" ?

, par Virginie Michel

PROJECTIONS ET ANALYSES DE FILMS DOCUMENTAIRES DE CRÉATION
LYCÉES LITTRÉ D’AVRANCHES, MILLET DE CHERBOURG, CORNAT DE VALOGNES ET LEBRUN DE COUTANCES
CINÉMA DE VILLEDIEU – LUNDI 23.03.2026

150 élèves suivant l’enseignement de spécialité arts plastiques en première et terminale se sont retrouvés pour une journée de projection et d’analyses de films documentaires de création au cinéma de Villedieu.
Cette action pédagogique fait écho au programme du baccalauréat :

>>> documenter ou augmenter le réel.

La programmation a été conçue en collaboration entre Benjamin Serero, les enseignants et le cinéma de Villedieu. La préparation des interventions des élèves a été assurée par Marie-Dominique Ledanois, Maud Brosse, Lucie Chausson et Ronan Descottes.

La séance a été modérée par Benjamin Serero, réalisateur et producteur. Formé à La Fémis, il a d’abord travaillé en tant qu’assistant sur des longs métrages notamment avec Mariana Otero et Nicolas Philibert. Depuis 2002, il produit et réalise des courts-métrages de fiction et des documentaires.
Quelques élèves ont préparé des interventions permettant de questionner cette forme cinématographique. Cela a permis des débats pertinents, sensibles et très enrichissants sur les thèmes abordés comme sur les formes plastiques, artistiques et cinématographiques employées.
La représentation du réel à travers sa mise en scène a été au cœur de ces questionnements.

Découpage de la captation de la journée

00h 00min 04s : Introduction de la journée par Ronan DESCOTTES
00h 01 min 16 s : Introduction par Benjamin SERERO
00h 06 min 16 s : Je suis votre voisin (1990) de Karine de Villers et Thomas de Thiers
00h 51min 58 s : Vers la tendresse d’Alice DIOP (2016)
1h 04min 07s : Le COD et le coquelicot (2013) de Cécile ROUSSET et Jeanne PATURLE
1h 16min 00s : Ne croyez surtout pas que je hurle (2018) de Franck BEAUVAIS
1h 35min 15s : La Sole entre l’eau et le sable (2012) de Angèle CHIODO
1h 57min 48s : Espace d’Eléanor GILBERT (2014)
2h 57min 48s : Conclusion

Le COD et le coquelicot (2013) de Cécile Rousset et Jeanne Paturle (24 min)

Présentation par Manon, Manon et Manon du lycée Millet de Cherbourg
Synopsis par Noémie : Le COD et le coquelicot est un film documentaire de 24 minutes qui nous raconte l’histoire d’une école primaire en banlieue parisienne à travers les voix de cinq professeurs. Celles-ci donnent une ambiance de « podcast » à ce court métrage. De nombreuses techniques utilisées pour faire le film peuvent sembler étonnantes pour le spectateur : du dessin, de la peinture, du papier découpé constituent la majorité des images auxquelles se mêlent des photos de la réalité. Les différentes histoires des professeurs abordent les sujets de la violence scolaire, les conditions de travail dans lesquelles ils se retrouvent mais aussi leurs interprétations de ce que pensent et ressentent leurs élèves. Les bons et les mauvais moments d’une année scolaire sont montrés et malgré tout il ne faut pas perdre espoir comme nous le montre la fin du documentaire.

Analyse par Louna et Abygaël du lycée Millet de Cherbourg

Le documentaire imite le scrapbooking, dénonce la difficulté des enseignants à s’adapter au monde contemporain de leurs élèves. Entre racaille et programme scolaire défaillants, une métaphore est mise en avant dans ce documentaire :

Pourquoi apprendre le principe du C.O.D. à un enfant alors qu’il ne connait pas un simple coquelicot ?

Le documentaire documente de façon ludique les enjeux et les difficultés des élèves et des enseignants face à un programme complètement illusoire mis en place par un gouvernement non renseigné.
Ce film documentaire prend place dans une école primaire dans un quartier réputé comme étant difficile de Paris. On y suit le point de vue de cinq enseignants qui prennent pour pari de réussir à éduquer et aider les élèves sans abandonner comme les précédents. Ainsi, on découvre une vision bien plus intime et complexe de la vie d’un enseignant face à des élèves turbulents et en difficulté, en plus de leur détermination à tenir bon et à avoir de l’espoir face aux défis du quotidien.


Clean with me after dark (2019) de Gabrielle Stemmer (21 min)
Synopsis

Ce documentaire questionne la place des femmes dans la société contemporaine, notamment dans certaines banlieues pavillonnaires américaines, une norme sociale imposée. Il montre des vidéos publiées sur des réseaux sociaux par des femmes qui se filment faisant le ménage. Cette accumulation nous amène peu à peu à découvrir une réalité plus intérieure, nous révélant leurs difficultés à supporter leurs conditions de femmes au foyer, irréprochables et parfaites.

Analyse par Naelle et Alice du lycée Littré d’Avranches

Le rythme du film accompagne le passage du bonheur apparent aux difficultés supportées : On voit ces femmes s’agiter, nettoyer, ranger, brosser, aspirer, sur fond de musiques joyeuses…. Tous ces gestes qui se répètent montrent la routine de ce quotidien sans fin, les mêmes tâches, cet enfermement, les situations similaires : les images sont accélérées, se juxtaposent aux sons ou apparaissent en mosaïque. Au bout de 5 mn : la musique se coupe. Le silence se fait quand le soustitrage nous dit que les enfants dorment. Peu à peu, on ne les voit plus qu’au travers de leurs mains, de dos, gros plans, de détails. Le bruit devient réel…celui du seul aspirateur. Les mots de la décoration (la vie est belle, merci pour tout, amour, espoir, rêve…) sont ironiquement à l’opposé de ce qu’elles vivent et nous amènent à la description de leur mal être : « Reste calme et nettoie ! » s’inscrit sur le tee-shirt de Jessica. Elle nous fait part de ses angoisses et de son anxiété, partagés par tant d’autres. Le spectateur suit la réalisatrice comme dans une enquête permise grâce aux données d’internet. De l’apparence
extérieure, du paraitre, on passe à la réalité de tourments plus intimes.
Inversement : on passe de l’intérieur de la maison vers l’extérieur. Le spectateur les imagine derrière les murs de ces maisons cossues. Avec pudeur, la réalisatrice ne les montre plus quand elles pleurent. Les enfants eux apparaissent comme raisons de vivre mais aussi comme des contraintes. La dernière image au générique affirme que la relève semble pourtant assurée. La présence de l’homme est sous-jacente : Il travaille, apparait dans un reflet, capturé et conservé discrètement sur le bureau de l’ordinateur. Son absence est décrite dans le texte des chansons au début du film. Sa présence discrète matérialise son indifférence face à des situations douloureuses qu’il ne semble pas considérer.

  • L’effet de construction du film en direct ne cache-t-il en réalité pas de nombreuses recherches ?
  • Les réseaux sociaux ne renforcent-ils pas ces stéréotypes ? (…accentué depuis Trump : essor sur les réseaux sociaux des "trad wives")
  • L’auteure ne souhaite-t-elle pas nous renvoyer à la façon dont nous-mêmes consommons internet ? = Navigation, clics, recherches, intrusions, temps sacrifié à l’existence d’anonymes qui nous renvoie à la nôtre, mise en scène permanente de soi sur les réseaux sociaux, question du paraître.


Analyse par Charlotte et Lokoma du lycée Lebrun de Coutances

Un autoportrait filmique Un homme qui vit dans un village du Jura relate une rupture amoureuse douloureuse qui l’amène à la dépression. Son film est composé de plans empruntés à de nombreux autres films qu’il visionne de façon boulimique durant cette période. Cela ressemble à un autoportrait sans montrer son apparence. La forme plastique du film, en effet, ne révèle pas le visage du réalisateur. Ce dernier parle de lui sans se montrer et pourtant les plans font allusion à ce qu’il a vécu. C’est une œuvre paradoxale faite à partir d’images qui ne lui appartiennent pas. Le réalisateur utilise sa propre voix en Voix Off pour relater son histoire, ses souvenirs et ses intentions. Cette parole est une forme d’autoportrait oral et littéraire mais elle est désincarnée car la voix est monotone et presque mécanique. L’émotion passe donc par les images et les plans choisis (images d’archives, paysages, objets, personnages en action…) qui reflètent sa subjectivité et ses émotions. Elles ne sont pas neutres mais chargées de sens personnel. Le montage, c’est-à-dire le choix d’enchaînements des scènes retenues, crée un récit, presque comme un journal personnel ou une chronique intime.Cette œuvre relève du cinéma expérimental, pratique artistique relevant à la fois des Arts plastiques et du cinéma d‘art et d’essai. Ici, c’est la technique du found footage (montage d’images récupérées / trouvées à partir de 400 films, Franck Beauvais parle de « Cinéfolie ») qui est utilisée. Cette technique est souvent exploitée pour questionner la mémoire, la subjectivité et la reconstruction du réel. Le cinéma devient un matériau associé au texte.



On peut repérer 3 types de rapport texte/image :

1 - Rapport de redondance : l‘image montre ce que le texte dit ;
2 - Rapport de disjonction : l‘image s’écarte de ce que le texte dit, ce qui amène le spectateur à une certaine confusion ;
3 - Rapport de collaboration : l‘image complète ce que le texte dit, ce qui amène le spectateur à interpréter pour construire du sens.

Ne croyez surtout pas que je hurle (2018) de Franck Beauvais (75 mn, extrait du début jusqu’à 7 mn 20)







Les extraits de Films sont tous très différents les uns des autres. Cette diversité reflète bien la fragmentation et le chaos de son état mental. Elle symbolise aussi la multiplicité des émotions ou des souvenirs.
La voix off adopte un ton monocorde, elle ne laisse paraître aucune émotion et rend le récit triste. Le récit en Voix Off a été écrit avant, séparément du montage. Le montage a comme point de départ le texte enregistré et les plans sont positionnés tel un puzzle. C’est un montage par jeu métaphorique, d’association d’idées, d’homophonie, de jeu de contraires, ironique, de dérèglement sémantique, de correspondances formelles et chromatiques. C’est donc l’image qui rend cette œuvre expressive et ce sont les extraits choisis et leur montage qui humanisent le propos.
Pour conclure, on peut dire qu’il utilise la réalité des films pour en faire la réalité de sa vie. L’esthétique du collage fait apparaître une fragmentation qui peut évoquer son chaos ou son désordre intérieur.
Le réel est donc reconstruit par le dispositif de montage d’images et de réinterprétation, pourtant ce film a une dimension documentaire. Il documente sa vie et l’expérience de la dépression. Il implique le spectateur de plusieurs manières, émotionnellement par les images et intellectuellement en interprétant la relation texte image.


La Sole entre l’eau et le sable (2012) de Angèle Chiodo (15 min)

Synopsis  : Filmer le temps qui passe, traiter l’évolution et parler de sa grand-mère de manière indirecte, voilà ce qui est à la base du documentaire animé et décalé d’Angèle Chiodo. Le tout était d’entremêler ces sujets de manière ludique, à travers des jeux de lumières et d’animation, et un travail de la musique précis et assumé (le concerto en « sole » de Ravel). Angèle Chiodo réussit avec La Sole, entre l’eau et le sable à traiter de manière égale son amour de la biologie et une tendre émotion pour sa grand-mère.


Analyse par Jeanne, Mallaurie et Kylian du lycée Cornat de Valognes

Ce court métrage est un film documentaire sur la sole, un animal marin que la réalisatrice décrit tout le long du film grâce à une voix off. Cette voix off est accompagnée de vidéos et stop motion visant à mettre la sole au-devant de la scène ; une manière très surprenante, qui nous montrera qu’il y a un double sens dans le film. Celui-ci est découpé en quatre parties qui suivent les saisons d’une année. L’action se passe dans un intérieur très chargé, qui semble être un appartement.

  • Pour introduire et montrer la sole, la réalisatrice utilise des images réelles filmées avec sa caméra ainsi que la technique du stop motion qui consiste à prendre plusieurs images d’objets se déplaçant afin de créer une animation. Pour cela elle a utilisé notamment le logiciel After Effects. D’autres techniques sont présentes également, on peut observer diverses créations fait main, des objets provenant du lieu, objets du quotidien ou
    non. Certains sont transformés pour ressembler à la sole. Elle travaille avec des matériaux originaux qu’on a moins l’habitude de voir mais que l’on va retrouver tout au long du film, telle que la gélatine, ainsi que différents tissus pour réaliser les costumes de la sole. La voix off est omniprésente et donne un aspect documentaire scientifique au film, mais parfois aussi parodique. Cela nous permet de comprendre ce que l’on regarde et d’avoir des informations réelles sur la sole, mais on entend également la grand-mère et la réalisatrice parler seules ou entre elles ce qui renforce le côté comique.
  • Ce film est le projet de fin d’étude d’Angèle Chiodo, ancienne étudiante de l’École Nationale Supérieure des Arts Décoratifs. Le film explore le lien familial entre deux générations. Nous avons communiqué avec la
    réalisatrice lors d’une visio-conférence, et celle-ci nous a dit qu’elle a utilisé le prétexte d’un animal marin ; la sole, pour parler de sa grandmère. Elle s’est également inspirée des films de Jean Painlevé, entre autres, pour écrire la voix off. Le sujet assez intime de la famille a permis d’être traité de manière détournée sans en parler frontalement. Ainsi ce film est un documentaire décalé sur les étapes de la vie d’une sole dans son milieu aquatique, mais montre en parallèle la fin de la vie de sa grand-mère dans son appartement. La sole permet également de faire un lien métaphorique avec l’isolement des personnes âgées qui peuvent faire face à un handicap. De plus la réalisatrice nous interpelle sur le fait de renouer le lien avec nos aînés.


Remerciements :

  • aux élèves intervenants
  • à Benjamin Serero
  • à l’équipe du Cinéma de Villedieu (Christophe, Gérard)
  • à Matthieu Georges qui a filmé la journée
DOC DOC DOC entrez ! Edition 2026 : Festival du cinéma documentaire de Villedieu-les-Poêles du 7 au 12 avril 2026

https://www.villedieu-cinema.fr/#/



https://www.villedieu-cinema.fr/?view=article&id=236:doc26&catid=2#/

Maud Brosse, Lucie Chausson, Ronan Descottes et Marie-Dominique Ledanois