Entretien avec ... une enseignante d'arts plastiques formatrice à l'INSPE de Caen, Centre d'Alençon - Arts Plastiques / Académie de Normandie

Entretien avec ... une enseignante d’arts plastiques formatrice à l’INSPE de Caen, Centre d’Alençon

Entretien avec .... Mélanie BOURON, Professeure d’arts plastiques, Formatrice à l’INSPE de Caen, Centre d’Alençon, Doctorante sous la direction de Bruno Hubert Proféor CIREL Université de Lille.

, par Virginie Michel

Entretien avec .... Mélanie BOURON,

Professeure d’arts plastiques

Formatrice à l’INSPE de Caen, Centre d’Alençon

Doctorante sous la direction de Bruno Hubert Proféor CIREL Université de Lille

1_Quel est votre parcours scolaire ? ?

Ma scolarité au lycée, en option et spécialité arts plastiques au lycée Léonard de Vinci (Montaigu, 85), a été marquée par l’enseignement de M. Jacques Hayotte. Cette rencontre a été fondatrice : j’y ai découvert l’expérience de l’art comme une écriture de ma pensée. Elle m’a permis de développer une écriture plastique et artistique, au fondement d’un nouveau rapport au savoir scolaire, jusque-là complexe pour moi en tant qu’élève. Cette expérience initiale s’est prolongée dans un double engagement éducatif, artistique et citoyen. J’ai débuté ma carrière professionnelle par des expériences en éducation populaire, enrichies par des mobilités internationales (Canada, Pologne, Roumanie, etc.), avant de me spécialiser en pédagogie et didactique des arts plastiques (Université Rennes 2, Paris 1 Sorbonne) et d’obtenir le CAPES en 2004.
Entre 2005 et 2016, j’ai exercé comme enseignante en collèges REP et en milieu rural, en développant des expérimentations pédagogiques interdegrés (CARDIE) autour de l’expographie et de la médiation artistique, tout en m’engageant dans la formation continue. La rencontre et le travail avec les élèves de Vimoutiers (61) et de Trun (61) m’ont formée et ont construit des convictions fortes sur l’importance de l’expérience artistique dans des parcours d’apprenants en recherche de sens. Depuis 2016, je suis formatrice à l’INSPE Normandie Caen (centre d’Alençon), où j’accompagne des étudiants et des stagiaires, avec une attention particulière portée aux processus de formation par l’expérience. À partir de 2019, j’ai orienté mes besoins de formation professionnelle vers l’ingénierie de formation (Master 2 Formation de formateurs) et la recherche, en développant une réflexion autour des concepts d’expérience, d’écriture de la personne, et d’auto- et d’hétéro-formation. En 2021, j’ai découvert par Philippe Meirieu la pédagogie d’initiation de Germaine Tortel, un univers éducatif centré sur le développement des langages sensibles et artistiques des enfants comme construction d’un rapport aux savoirs scolaires. En 2023, j’ai déposé un projet de thèse sous la direction de Bruno Hubert (CIREL, équipe Proféor, Université de Lille) en recherche Biographique (Delory-Momberger) portant sur l’enseignant comme sujet-auteur, et sur la manière dont, dans un cadre d’éducation prescrit, il s’engage dans un processus de création d’un travail éducatif (Niewiadomski, Champy-Remoussenard), pensé ici comme un travail à visée d’émancipation pour l’élève/enfant et émancipatoire pour lui-même.




2_Quelles sont vos missions actuelles ?

J’exerce au sein de l’INSPE Normandie Caen, en Master 1 et 2, des missions qui articulent formation, recherche et responsabilités institutionnelles.
Mon activité s’inscrit dans le champ de la formation des adultes : je conçois et mets en œuvre des formations en didactique des arts plastiques à l’école, sur les langages de l’enfant, en particulier en maternelle, ainsi que sur les mouvements pédagogiques. J’accompagne de manière continue les étudiants et professeurs stagiaires à travers des dispositifs d’analyse de l’activité professionnelle et de tutorat. J’anime également un atelier de recherche intitulé, « Expériences et apprentissages scolaires : place du sensible et de la personne » ; j’encadre des mémoires de master (M1, M2) et participe aux jurys de soutenance. Depuis le début de mon doctorat, je contribue à la diffusion des savoirs par des communications et des publications, et je participe à l’organisation d’événements scientifiques. Par ailleurs, depuis 2019, année de ma titularisation à l’université, j’assume des missions de coordinatrice pédagogique sur le centre INSPE Normandie Caen d’Alençon, impliquant des fonctions d’organisation, de pilotage pédagogique et d’accompagnement des étudiants dans leur parcours de formation.

Territoires, étudiantes de M2 Meef 1er degré, 2025, collaboration avec Marie-Noëlle Deverre, projet HABITER LA, Mélanie Bouron INSPE Normandie Caen centre Alençon (photographie personnelle)

3_Pouvez-vous nous partager quelques expériences avec des étudiants ?

4_Quelles porosités existe-t-il entre votre mission de formatrice et votre recherche dans le cadre de votre doctorat ?

Je fais le choix d’articuler ces deux questions, car la porosité entre ces expériences est effectivement centrale. Mon approche a toujours été la même en tant qu’intervenante, enseignante, formatrice et aujourd’hui doctorante : comment le travail que l’on produit nourrit l’apprenant, qui produit à son tour un travail qui nous nourrit, et ainsi de suite… Cette approche s’inscrit dans la filiation de la pensée de John Dewey sur l’expérience.

« C’est ce que le monde me fait quand je fais quelque chose au monde » (Barbier).



J’ai la possibilité d’accompagner les étudiants sur deux ou trois années de leur parcours pour devenir professeur·e des écoles ; la polyvalence de mes missions me permet de les rencontrer et de les accompagner à des étapes différentes de leur professionnalisation. L’expérience que je souhaite vous partager est une journée d’étude (mars 2026) intitulée Enfant auteur : penser à hauteur d’enfants (Korczak), que j’ai co-conçue et coordonnée en invitant des chercheurs, chercheuses et des professionnel.le.s de l’éducation au début du mois de mars 2026, et qui était ouverte à toutes et tous. Cette journée était dédiée au travail et à l’expérience éducatifs, pédagogiques et didactiques permettant aux enfants de se dire, de s’écrire, d’entrer dans une démarche d’auteur. Elle était organisée autour de conférences, d’ateliers et d’espaces de rencontre avec des praticiens et praticiennes.
A l’issu, j’ai reçu des témoignages par mail d’étudiantes et de professeures stagiaires ; pour vous partager ma réflexion sur cette porosité que je fais entre formation et recherche, je m’appuie sur l’un d’eux, celui de M. Valéri (PE stagiaire 1er degré, ex-étudiante de M1 et M2 ayant suivi mon atelier de recherche). Elle m’écrit le soir de la journée de formation et me raconte ce que ce temps de formation a suscité en elle :

« Cette journée me fait beaucoup réfléchir à la manière dont je voudrais enseigner : la place que je veux laisser aux enfants dans la classe et dans leurs apprentissages, la place de leur parole, de leurs droits, et de leur construction en tant que personnes. Je me sens encore assez impuissante sur la manière dont j’enseigne pour l’instant. La question de la légitimité est présente : j’ai parfois l’impression de ne pas faire assez, ou de ne pas faire « correctement », parce que j’aimerais tendre vers ce type de pédagogie. Cette journée m’a aussi fait prendre conscience que (…) j’ai encore besoin de travailler la manière d’aborder les différents langages avec les enfants. Je sais qu’il en existe plusieurs formes, mais j’aimerais encore approfondir et structurer tout cela. »



Elle revient également sur un moment qui l’a particulièrement marquée :

« (…) Lors de l’atelier avec les membres de l’association Sur les pas de Germaine Tortel, j’ai également pu clarifier certaines choses. Jusqu’ici, en voyant les dossiers finalisés, j’avais du mal à imaginer comment cela pouvait réellement se construire en classe (…) de voir comment les choses peuvent (...) prendre sens pour les enfants. (...) Elisabeth Tresallet nous a raconté une situation simple vécu dans une classe qui m’a beaucoup fait réfléchir : [elle reprend les propos d’E. Tresallet] « suite à un échange provoqué par un enfant sur le sujet on a demandé aux enfants de GS de dessiner un cheval, on a affiché tous les dessins au tableau, et un élève a dit : « Je ne sais pas bien dessiner un cheval ». À partir de là, plusieurs questions ont été posées : – Qu’est-ce que cela veut dire « bien dessiner » ? - Comment peut-on bien dessiner si on n’a jamais appris à le faire ? - Qu’est-ce qu’il faut apprendre pour dessiner un cheval ? - Pourquoi dessiner un cheval ? » J’ai vu comment les élèves pouvaient alors comparer, critiquer leurs dessins, observer les points communs et les différences, et lister ce qu’il faudrait apprendre. Ensuite, j’ai compris qu’on peut apporter des références : des photos, des documentaires, ou même aller voir un cheval en vrai. Les enfants peuvent reprendre leur dessin (...), effacer, recommencer. Cela permet d’entrer dans une pratique d’essais-erreurs et de dédramatiser l’erreur : on apprend en répétant, en s’entraînant. Il y a des allers-retours entre leurs productions, pour les comparer et les faire évoluer. Puis l’idée est d’ajouter des situations-problèmes : par exemple, « si on veut maintenant que notre cheval saute, coure, comment peut-on le dessiner ? ». On peut alors observer une vidéo d’un cheval qui court... »





Cheval ailé, Thierry, 5 ans, classe de Grande Section, Les animaux porteurs de rêve : le cheval A1C111 extrait du dossier, collection Germaine Tortel©

Cette enseignante débutante, en choisissant le témoignage de Mme Tresallet, institutrice et inspectrice à la retraite, nous donne à voir comment la narration de l’expérience de l’autre (« dessiner un cheval ») résonne en elle et lui permet de mieux comprendre ce qu’elle a appris en formation et dans sa classe : comment amener les enfants vers des situations de recherche complexes, mobilisant des apprentissages fondamentaux pour permettre à l’enfant de structurer sa pensée : observer, tracer, représenter, imaginer, raconter, chercher, critiquer, etc. mais aussi prendre conscience que le langage dessiné est un langage à l’articulation de savoirs disciplinaires (sciences, arts, oral), et non une capacité innée ou un simple savoir technique. Elle met en lumière les enjeux langagiers de représentation, de création, de confrontation aux pairs et de rapport à l’erreur. Elle inscrit enfin cette réflexion dans la perspective de ses propres besoins de formation, en soulignant l’importance de placer les enfants/élèves face à des situations authentiques de recherche.
J’y vois ici un des enjeux de mon travail de formatrice : créer des espaces d’amorce de réflexion où la personne en chemin de professionnalisation ose se projeter dans un métier qui s’apprend tout au long de sa carrière. Elle revient à la fin de son message sur l’intervention de Laurent Lescouarch (PU en sciences de l’éducation et de la formation, chercheur sur les pédagogies différentes) lors de sa conférence conclusive :

« Sa conclusion m’a particulièrement marquée. Il a utilisé la métaphore de l’escalade : pour pouvoir avancer et prendre des risques, il faut d’abord avoir quatre appuis solides. Une fois cet équilibre trouvé, on peut se permettre de lâcher une prise pour en chercher une autre. Cette image m’a fait prendre conscience qu’en tant que grande débutante, je n’ai pas encore toutes mes prises bien en main. C’est progressivement que je vais réussir à essayer des choses, à les maîtriser, puis à m’adapter aux enfants : observer ce qui fonctionne, ce qui ne fonctionne pas, et ajuster. »



Comme avec le témoignage précédent, elle nous fait part de la résonance que produit en elle cette métaphore utilisée par le chercheur, et de la manière dont cela l’autorise à se dire que ce métier s’apprend et qu’elle a le temps. Sa réflexivité, comme celle de nombreux étudiant·e·s et professeur·e·s stagiaires engagés dans ces espaces, nourrit mes recherches qui, à leur tour, permettent de créer de nouveaux dispositifs visant à engager chacun dans son propre processus de création d’un travail éducatif.