L'art et les mots : INTERVENIR sur une image, DEPLACER les intentions initiales - Arts Plastiques / Académie de Normandie

L’art et les mots : INTERVENIR sur une image, DEPLACER les intentions initiales

En quoi la valeur expressive d’un geste artistique sur une image peut-elle engager une réflexion sociétale avec les élèves ?

, par Mael Judic

Dans le cadre du festival Inspire organisé par la communauté de communes, l’artiste Marie Margaux Bonamy est intervenu 3h à la fois au collège Les Hauts du Saffimbec de Pavilly pour un groupe de 3e et au lycée Thomas Corneille de Barentin avec une classe de seconde. L’ensemble des productions ont été exposées, ce qui a permis de faire un lien interdegré.

Organisation de la séquence :

Avant la pratique

  1. Visite du musée des Beaux-arts de Rouen autour de la thématique : Les stéréotypes féminins et masculins dans la représentation idéalisée du corps
  2. Visite du musée d’Orsay, Paris
  3. Échange avec l’artiste sur mes attentes pédagogiques en lien avec le programme des arts plastiques à la fois du collège et du lycée. Ensemble, nous sélectionnons des œuvres qui nous paraissent pertinentes par rapport à nos objectifs.

Pour le collège, cycle 4

La représentation ; images, réalité et fiction
Questionnement : La création, la matérialité, le statut, la signification des images : l’appréhension et la compréhension de la diversité des images ; leurs propriétés plastiques, iconiques, sémantiques, symboliques ; les différences d’intention entre expression artistique et communication visuelle, entre œuvre et image d’œuvre.

HIDA : établir des liens et des distinctions entre des œuvres diverses, de même époque ou d’époques différentes, d’aire culturelle commune ou différentes :

  • Utiliser un lexique simple mais adapté au domaine artistique concerné, à sa forme et son matériau, pour aboutir à la description d’une œuvre dans sa globalité
  • Associer une œuvre à une époque en fonction d’éléments de langage artistique
  • Amorcer un discours critique

Pratique plastique

Présentation de l’artiste Marie Margaux Bonamy, une ancienne élève du collège et son parcours scolaire. Il me semblait important que les élèves puissent échanger avec elle et comprendre qu’il est possible de suivre une voie artistique quel que soit leur lieu d’habitation (milieu semi-rural avec un accès à la culture qui peut être difficile).

Qui est Marie Margaux Bonamy ? Diplômée de l’École Supérieur d’Art et de Design Le Havre-Rouen, elle participe à la création de l’association Polymorphe, engagée dans la rencontre des cultures et des formes artistiques. Elle aime travailler sur ce qui fait le lien entre les individus. Ses travaux sont engagés car ils remettent en cause le statu quo de nos sociétés.

Question posée aux élèves : qu’est-ce qu’un stéréotype sexiste ?

Présentation par l’artiste de sa série Déflorer

Déflorer questionne l’image de la fleur dans sa pluralité. Symbole à la fois d’amour, de mort et de sacrifice. Chacune des cartes décrit l’un des féminicides recensé en 2021. Elles énoncent succinctement les faits, tels qu’ils seraient formulés par les victimes.

Présentation des cartes postales d’œuvres d’art. Certaines sont issues de la visite des deux musées.

  1. Changement de statut : l’œuvre unique du musée devient multiple et commercialisée
  2. Analyse d’œuvres / d’images et comparaison d’œuvres différentes sur une même question : Pourquoi avons-nous choisi ces reproductions ?

Pour la seconde

Dessiner pour créer, comprendre, communiquer

Questionnements : Les conceptions contemporaines du dessin : pluralité des modalités et pratiques, filiation et rupture, relations avec d’autres médiums, avec l’écriture…

Enseignement transversal : Égalité filles garçons
Lutter contre les stéréotypes de genre et défendre l’égalité entre les filles et les garçons sont au cœur de l’engagement de l’école. Agir pour le respect des droits de chaque élève est essentiel pour l’accompagner vers la réussite, quel que soit son genre.

Détourner ce support au regard des stéréotypes sexistes avec la technique de la broderie

  1. Avoir un recul critique sur les œuvres / la société afin d’inscrire un message qu’il faudra justifier
  2. Phase de dessin sur calque
  3. Broderie

Productions et propos d’élèves

Auguste Toulmouche, La Fiancée hésitante, 1866.



« J’ai brodé Ai-je le choix ? car on force cette femme à se marier. Les deux femmes à côté d’elle tentent de la rassurer pendant que derrière la 3e femme lui pose une couronne de fleurs. Le regard sombre de la mariée signifie qu’elle est forcée. La couleur verte est une couleur complémentaire par rapport à la robe rouge en bas  » Mathis

Suzanne Valadon, Adam et Eve, 1909



« J’ai brodé "Pécheresse" en lien avec le péché originel dans la religion chrétienne. La femme représentée est Eve qui a croqué la pomme et a causé la souffrance et la mort dans la condition humaine. Dans la bible, c’est à cause de la femme qu’ils perdent le paradis et l’immortalité. Or, l’artiste de cette œuvre est une femme qui a peint Adam, sous les traits de son amant de 21 ans moins qu’elle. Encore aujourd’hui les hommes peuvent aimer des femmes plus jeunes alors que les femmes sont traitées de cougar... En plus, elle a dû recouvrir le sexe de l’homme pour exposer alors qu’il y a souvent des femmes nues peintes par des femmes et ça ne pose pas de problème » Cassiopée

Pompeo Batoni, La mort de Marc Antoine, 1708



« J’ai brodé "Panser/ penser" car l’homme a besoin de la femme. Elle le soigne et c’est un jeu de mot avec le mot penser, réfléchir. Le mot E de penser est en train d’exclure panser pour prendre sa place comme si utiliser son cerveau pour réfléchir était le plus important ». Alycia

Tamara Lempicka, Autoportrait à la Bugatti verte, 1929



"J’ai brodé le message "Lead your own way" / "Choisir ton propre chemin" faisant référence à la conductrice et artiste. Elle va à l’encontre des stéréotypes de genre féminin où la femme est cantonnée aux rôles domestiques et à la douceur. J’ai utilisé un point de fuite pour écrire "Lead" afin d’accentuer cette idée de liberté. J’ai choisi la couleur rouge, car elle crée un contraste complémentaire avec la couleur de la voiture et rappelle les lèvres de la conductrice.  » Owen

Virginia de Vezzi, Judith avec la tête d’Holopherne, 1597



« J’ai brodé "Dipingere è combattere". C’est écrit en italien par rapport à la nationalité de l’artiste. En français, cela veut dire "Peindre c’est combattre" car la femme tient une épée avec la tête décapitée d’Holophèrne et pour être une femme artiste à cette époque, il faut lutter contre les préjugés sexistes des hommes qui dominent le monde l’art. Le bleu reprend sa robe et le rouge fait le tour de l’épée et rappelle le sang coulé.  » Lilou

Vincent Van Gogh, Vieil homme qui pleure, 1890



« J’ai brodé "tristesse / faiblesse" en bleu pour rappeler le vêtement du personnage et "≠" en rouge pour faire ressortir le signe. L’idée était de montrer que pleurer ne veut pas dire être faible, mais juste être humain et montrer ses sentiments » Mayline

Claude Cahun, Autoportrait, 1919.



"J’ai brodé "Entre les genres, je me trouve" car dans son œuvre, Claude Cahun joue avec les apparences et mélange les codes masculins et féminins. Elle montre ainsi une identité qui n’est pas fixe. J’ai utilisé le rose et le bleu, car ce sont des couleurs associés aux stéréotypes. Leur association permet de montrer un mélange des genres et de remettre en question ces codes. Ma démarche illustre une identité située entre les genres comme celle de Claude Cahun ». Sarah

Berthe Morisot, Le berceau, 1872



"J’ai brodé "L’instinct maternel n’est pas naturel" pour répondre aux croyances de notre société selon laquelle l’instinct maternel est inné et évident pour la mère. J’ai choisi le rose, car il rappelle le cliché de couleur associé aux femmes. Le vert, quant à lui, rappelle la flore du concept nature. Les mots sont disposés de manière à relier le regard de la mère au visage du bébé présent dans la composition de l’œuvre.  » Melia

Installation des productions

Au collège
Référence au programme du collège : L’œuvre, l’espace, l’auteur, le spectateur
Questionnement : La présentation

Au collège avec les productions des élèves de 3e

Au lycée
Référence au programme de seconde : Exposer l’œuvre, la démarche, la pratique

Au lycée, dans la galerie ouverte avec les productions des élèves de collège et du lycée

Ce travail a été l’occasion d’étudier des œuvres d’art contemporain engagées utilisant la technique de la broderie.

Annette Messager



Annette Messager (1943) est l’une des premières et plus ferventes militantes de la cause. Elle crée des broderies féministes dans les années 1970 et en particulier dans sa Collection de proverbes de 1974, brodés à la main se faisait la chronique de la misogynie ordinaire.

Louise Bourgeois



Louise Bourgeois (1911-2010). Son œuvre est fondée sur des éléments autobiographiques : le père y tient le rôle du tyran adultère, qui considère les femmes comme des êtres voués à l’obéissance. La série "Eugénie Grandet" proprement dite se compose de seize petites broderies. La technique évoque évidemment la femme confinée à des travaux d’aiguille, pour passer le temps ou le perdre.
En 2002, Louise Bourgeois utilise des vêtements remontant aux années 1920 pour en faire un livre textile intitulé Ode à l’oubli. Elle construit la reliure et les pages avec les mouchoirs en tissu datant de son mariage de 1938.

Ghada Amer



Ghada Amer (1963) : Les préoccupations qui l’animent : le travail des femmes, l’égalité des sexes et la relation entre l’Orient et l’Occident.
Une de ses premières œuvres intitulée Cinq femmes au travail (1991) es un ensemble de tableaux soigneusement bordés, chacun représentant une femme effectuant une tâche domestique.
Son installation Private room (1998) est constituée d ‘une série de housses à vêtements bordés de textes coraniques détaillant les interdits des femmes.

Judy Chicago



Judy Chicago, The Dinner Party est une installation artistique réalisée par l’artiste féministe américaine de 1974 à 1979. Elle se présente sous la forme d’une histoire symbolisée des femmes. Cette installation se compose de 39 tables à manger dressées, jointes les unes aux autres et disposées en triangle (symbole du sexe féminin) de 15m de côté, chaque table représentant une figure historique féminine. Pour cela, elle utilise des techniques qui sont considérées comme traditionnellement féminines (comme la broderie). Chaque place de la table comporte un chemin de table brodé du nom d’une femme célèbre ainsi que des images ou des symboles qui lui sont liées.

Shannon Downey



Shannon Downey est une activiste féministe américaine. Sa pièce « Boys Will Be Boys », une œuvre réalisée en point de croix a été créée en réponse à Donald Trump : « Les garçons seront des garçons tenus responsables de leurs putains d’actes », est alors devenue virale.

Rebecca Hardis



Rebecca Harris (1977) est une artiste britannique. Étudiante obèse, elle décide de se faire opérer de l’estomac afin de stopper sa prise de poids. La série « Obscure Objets of Obesity » : La peau et le corps, à la fois dégonflés et fragmentés, sont pensés comme la mémoire d’une identité et d’un vécu. Rebecca Harris modèle son corps par la broderie. Les broderies sur photographies sont pour l’artiste une manière de prendre le contrôle de son corps, de le manipuler, de le changer, de le modifier, de contrer son obésité.

Pour l’œuvre Untilted (body modification), Rebecca Harris a pris en photographie son corps en se focalisant sur son ventre, de la taille à mi-cuisses. L’artiste se lance dans une manipulation qu’elle ne peut effectuer sur son corps physique. En effet, à l’aide de fil rouge, elle le raye, le barre, le rature, elle pique dans la chair, tend des fils comme pour le resserrer.

Sarah Naqvi



En Inde, Sarah Naqvi crée des broderies représentant les menstruations